[INTERVIEW] Mikael, un géant parmi les géants

[INTERVIEW] Mikael, un géant parmi les géants

Il est des auteurs sur lesquels on a envie de parier et desquels on a envie de parler. Ceux pour lesquels vous avez eu envie d’ouvrir un blog. Ceux dont vous voulez dire “attends, j’ai une BD à te prêter, tu vas adorer!”. Mikaël fait partie de ceux-là. Avec son diptyque « Giant », il nous propose un hommage fort et vibrant aux immigrants, « célibataires géographiques » du New York des années ’30. Un thème terriblement actuel abordé par celui qui a lui-même migré de la France vers le Québec.

Un colosse résilient

Giant, un colosse qui doit son surnom à sa carrure, est un Irlandais œuvrant à la construction de la tour Rockfeller Center. Suite à la chute accidentelle d’un de ses collègues, Ryan, Irlandais lui aussi, il est désigné pour annoncer la mauvaise nouvelle à la veuve. Giant préfère lui taire le décès, se faisant passer pour Ryan dans les missives qu’il adresse à son épouse. Mais le secret de cet ancien de l’IRA, taciturne et taiseux, ne pouvait pas être bien gardé aussi longtemps. Surtout pas depuis que la veuve débarque à New York avec ses enfants.

Copyright Dargaud Benelux 2018

Les géants de New York

© Bettmann/Corbis, courtesy First Run Features

 

Mikaël réfléchissait depuis plusieurs années déjà à une histoire avec New York en toile de fond. Mais il ne trouvait pas le bon angle, jusqu’à la vue de cette photo des skyboys, ces ouvriers de la tour Rockfeller Center à New York, les pieds dans le vide. Quelques voyages à New York plus tard, documentés notamment à la National Public Library, l’histoire de Giant était née.

 

 

 

 

 

 

 

Copyright Mikaël

Mikaël, un équilibriste de la suggestion, un illusionniste graphique

Cet ancien habitué des albums jeunesse assied sa place dans la BD adulte, déjà initiée avec la publication de Promise aux éditions Glénat. L’exercice qu’il propose n’était pourtant pas aisé : faire en sorte que le lecteur, avec son interprétation forcément personnelle et objective, s’approprie cette histoire. Et c’est pourtant sans effort et sans même nous en apercevoir que nous comblons les vides graphiques volontairement glissés qui nourrissent le scénario. La tour du Rockfeller Center par exemple, nous donne l’impression d’être hyper détaillée dans certaines planches, alors qu’elle est en réalité embrumée et presque floue. « Il y a là un exercice de suggestion dans le dessin. » Et cet exercice d’équilibriste de la suggestion, à l’image de ses ouvriers sur leur poutre, est réussi. Cette prouesse qui relève presque de l’illusionnisme graphique, Mikaël m’apprend à mon grand étonnement qu’il la réalise à l’aide d’une tablette. Pour ceux que ça intéresse, il s’agit de la Wacom cintiq. « J’utilise un stylet, et Photoshop avec mes propres pinceaux que j’ai personnalisés pour apporter différents rendus d’encrage. », me précise-t-il.

La couleur narrative

Quand nous abordons la question du monochrome vert, Mikaël semble amusé que je ne lui parle pas de sépia : « Ha mais tout le monde me dit que mes couleurs sont sépia, rappelant les photos de l’époque, mais en effet j’ai utilisé beaucoup de vert ! ». Il m’indique aussi qu’il utilise le jaune pour les bruits. Nous regardons alors ensemble les cases de crissements des roues de train (annonciatrices elles aussi d’un futur vide), et des travaux. Alors que je lui dis que j’ai aussi vu du rose dans sa BD, Mikaël, dans son élan, m’explique en effet qu’il a utilisé le rose pour le personnage du journaliste qui, bien que secondaire, a sa propre planche. « J’ai utilisé la couleur pour marquer des différences et pour que le lecteur ait des repères, par exemple la chambre de Giant est verte et la planche du photographe est rose. », détaille-t-il.

Copyright Dargaud Benelux 2018

 La présence du symbolisme

Nous discutons alors de « Giant », ce titre polysémique. Mikaël me confirme la résonance de ce titre, qu’il aurait d’ailleurs pu écrire au pluriel. La ville, ses buildings, mais surtout ces immigrés, des géants au milieu des géants.

C’est donc bien de symbolisme dont il est question dans cette BD. Mikaël enchaîne: «Il y a beaucoup de symbolismes dans mes bandes dessinées, conscient ou inconscient ». Je venais de lui indiquer que je comprenais le vert comme la couleur de l’Irlande. Raté pour mon interprétation, ce symbolisme-là était inconscient !

La résilience de chacun et de tous

A la question de savoir s’il y a de lui dans les différents personnages, Mikaël, dans un mouvement de tête vertical, acquiesce. Il peut être aussi taciturne que Giant, mais se rapprocher aussi de Dan, son collègue enjoué et bavard. Il me raconte que chacun a son histoire, et que les personnages, même secondaires, ont leur propre psychologie non lisse et qu’ils sont chacun résilients à leur façon, le thème principal de la BD étant la résilience. Je vous laisse découvrir les 3 dernières cases de la planche 52 du tome 2 pour vous en apercevoir par vous-mêmes.

Bootblack, le prochain dyptique New Yorkais

Mikaël m’informe qu’il travaille déjà sur son futur dytique. Il s’appellera Bootblack et qui racontera l’histoire de cireurs de chaussures adolescents dans le New York des années 1935 à 1945. Ces cireurs seront quatre, mais je peux vous dire que vous pouvez en apercevoir deux d’entre eux, plus jeunes, quelque part dans le tome 2 de Giant. A vos recherches !

Merci Mikaël pour cette entrevue !

(4 / 5) Mikaël, Giant, tome 2, Dargaud, 2018, 56 p. 13, 99 EUR

 

 

Cette semaine, c’est Moka qui accueille les amoureux des bulles!

 

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15 Commentaires

  1. 31 janvier 2018 / 18 h 24 min

    Alors là, je suis plus qu’intriguée! tout me plaît dans ce dyptique (et celui à venir d’ailleurs)!
    Le thème, les dessins, les couleurs, les symbolismes…

    • Aurore
      31 janvier 2018 / 18 h 52 min

      Je ne peux que te recommander. Superbe BD à tous points de vue !

    • Aurore
      3 février 2018 / 12 h 41 min

      Si tu as la même sensibilité que moi à ces niveaux, alors tu vas adorer !

  2. 31 janvier 2018 / 20 h 46 min

    Bon ben, échec et mat ! C’est noté 🙂

    • Aurore
      3 février 2018 / 12 h 40 min

      Bim!

  3. 31 janvier 2018 / 21 h 28 min

    J’ai adoré ce beau diptyque, vécu comme une balade dans les années de crise…
    Pour info, j’ai réalisé une interview vidéo de Mikaël à la sortie du tome 1 : https://youtu.be/LiGfPQTWoU8

    • Aurore
      3 février 2018 / 12 h 42 min

      Sympa ! 🙂

    • Aurore
      3 février 2018 / 12 h 40 min

      Pas d’hésitation sur cette BD 😉

  4. 2 février 2018 / 9 h 49 min

    Oh ben je note! Le thème et les dessins ont tout pour me plaire!

    • Aurore
      3 février 2018 / 12 h 40 min

      Ha oui, je te recommande ! 🙂

  5. Alice
    3 février 2018 / 12 h 35 min

    Je suis séduite pas ton pitch et le graphisme, et je découvre que nous venons justement de recevoir le premier tome au boulot. Je me le garde sous le coude 🙂

  6. 6 février 2018 / 1 h 14 min

    C’est très intrigant tout ça. C’est un thème sur lequel j’en sais assez peu alors je suis curieuse, surtout avec ce que tu dis du dessin.

  7. 11 février 2018 / 20 h 17 min

    Voilà qui me tente beaucoup !! C’est noté.

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