« Plus on a la maîtrise des mots, plus on peut devenir doux », Sébastien Ministru

« Plus on a la maîtrise des mots, plus on peut devenir doux », Sébastien Ministru
« Plus on a la maîtrise des mots, plus on peut devenir doux », indique Sébastien Ministru lorsqu’on l’interroge à propos de son premier roman. Le journaliste belge, connu pour son style vif et ses traits d’humour, y dévoile sa plume sous un jour nouveau. Il nous invite à explorer nos émotions au travers d’une relation père-fils bancale qui se trouvera sanctifiée grâce à l’intervention presqu’angélique d’un prostitué. Découvrons Apprendre à lire, le premier roman de Sébastien, l’écrivain, que nous avons eu la chance d’écouter lors d’une rencontre chez Passa Porta, maison internationale des littératures à Bruxelles

« Tu ne veux quand même pas que je t’apprenne à lire… » 

« Mais qu’est-ce que tu racontes ? Baisse le son. Tu plaisantes ? Baisse le son, je te dis. Tu ne veux quand même pas que je t’apprenne à lire… ».

Antoine, directeur de presse sexagénaire, froid à ce qui l’entoure, croit d’abord que son père le charrie. Lui apprendre à lire et à écrire à 83 ans, à lui qui ne lui a jamais rien appris ? Pourquoi lui, le fils que le père imagine coupable du décès de la mère, devrait-il le faire ? Et à quoi cela pourrait-il bien lui servir à cet homme acariâtre ? Malgré ces interrogations, Antoine tente l’expérience de l’apprentissage, se procure après analyse une méthode syllabique dont un passage lui rappelle son enfance. Il l’indique au père qui fait mine de ne pas savoir de quoi il s’agit. Antoine perd patience. Alors qu’il rencontre Ron, étudiant instituteur qui se prostitue, il décide de lui confier la mission de l’apprentissage de la lecture et de l’écriture. A mesure que le père maîtrise les mots, il s’adoucit.

« Poser un regard sur un homme que l’on n’a jamais regardé »

Difficile de ne pas tenter de mesurer la dimension autobiographique de ce premier roman et de ne pas chercher de ressemblances entre le narrateur et l’auteur. Pourtant, le roman constitue bien une fiction, dont le point de départ est l’analphabétisme du père de l’auteur, immigré Sarde qui, à l’âge de 5 ou 6 ans, devait quitter l’école pour garder les moutons. « Je voulais me baser sur cette histoire que je trouvais troublante, poser un regard sur un homme que l’on n’a jamais regardé. Le matériau est donc autobiographique, mais il y a autour de ce matériau une spirale de fiction », précise-t-il. L’auteur souhaitait par effet de contraste avec le personnage du père analphabète, que le fils maîtrise les mots et ce, dans un monde professionnel en crise. Le personnage incarné par le fils est donc rédacteur en chef de presse écrite. S’il a décidé que le narrateur, qui exerce donc le même métier que l’auteur, s’exprime à la première personne du singulier, c’est aussi pour semer le doute, pour s’amuser, nous confie-t-il.

L’art de conter des « non-événements »

Dans Apprendre à lire, Sébastien Ministru aborde de manière détournée pléthore de thèmes : l’analphabétisme, la misère, la solitude, l’ascension sociale, l’homosexualité, l’immigration, la mort, la prostitution masculine, la vieillesse, l’apprentissage, le pouvoir des mots, la relation père-file, le deuil, entre autres.

Ces thèmes ne sont en effet pas abordés de manière directe, ni questionnés tels des débats de société, mais constituent ce que l’auteur appelle lui-même des « non-événements ». L’homosexualité par exemple est un fait. Comme dans sa propre vie, il indique : « Je n’ai jamais dit à mon père que j’étais homosexuel, mais je le lui ai toujours montré ».

Mis à part l’analphabétisme paternel, les autres thèmes n’ont pas été réfléchis : « Tout est venu comme ça », précise-t-il avec une ouverture de bras, paumes vers le ciel, et un haussement d’épaules indiquant la spontanéité de l’écriture. Par exemple, il indique que peut-être l’histoire de Ron, étudiant et escort boy à la fois, aurait pu lui venir d’un article de presse rédigé au sujet des étudiants qui bouclent leur fin de moi « en se prostituant et tout ».  « C’est un beau personnage, qui symbolise la jeunesse », explique Sébastien Ministru.

« Plus on a la maîtrise des mots, plus ou peut devenir doux »

Ron va en effet parvenir à créer un pont entre le père et le fils, au sein de cette relation où le père n’a pas rempli son rôle, où il n’a ni protégé ni transmis d’expériences ou de connaissances à son fils. L’apprentissage de lecture et de l’écriture amène à une inversion des rôles. « Pour moi, la relation reste une relation de frottements, de confrontations, toujours dans une espèce de prise de pouvoir. Ils ne se sont pas rencontrés », explique l’auteur. Il continue : « Ils vivent entre ces quatre murs, où un cinquième s’est érigé entre eux, et qu’ils tentent chacun de gratter avec une petite cuillère de leur côté ».

Et au fur et à mesure que la maîtrise des mots chez le père croît, plus ce dernier s’adoucit. « Plus on a la maîtrise des mots, plus ou peut devenir doux », nous précise l’auteur.

Une plume délicate et émouvante

L’écriture de Sébastien Ministru, les lecteurs belges la connaissent, via ses chroniques radio ou ses pièces de théâtre. Sans langue de bois, un ping-pong de répliques sans temps mort, ponctué d’éclats de rire des auditeurs ou des spectateurs. Une plume très vive à laquelle nous avait habitué celui qui a reçu le prix Ex-libris en 2002, récompense belge décernée au meilleur journaliste littéraire, qui se radoucit, pour se faire délicate et émouvante, loin de Bang Bang et de Ciao Ciao Bambino.

Une preuve que Sébastien Ministru maîtrise non seulement parfaitement les mots mais qu’il est de plus capable de les assembler pour nous conter une histoire émouvante, aux thèmes aussi divers que la palette de ses compétences professionnelles.

(4 / 5) Sébastien Ministru, Apprendre à lire, Grasset, 2018, 160 p., 17 EUR

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