Si rien n’est impossible, tout est-il faisable ?

Si rien n’est impossible, tout est-il faisable ?

René et Josiane sont les pionniers volontaires d’un nouveau monde. Enfermés chacun dans un œuf, le corps connecté de percepteurs sensoriels, ils sont projetés dans leur propre virtualité au gré de leurs pensées. Un espace imaginé où seuls l’un et l’autre sont réels.

Dans ce monde de tous les possibles, Josiane profite des délices de la chair. Le plaisir partout, le plaisir encore. René quant à lui se lasse rapidement. L’infinité de possibilités, uniquement limitées par son esprit, le bloquent ou l’inhibent. Il crée son univers à l’aulne de sa solitude, dans lequel Josiane vient se réfugier. A la frontière de leurs possibles, leur Amour naît. Rencontre avec Joseph Falzon, le dessinateur d’Alt-Life, un récit de science-fiction anticipatif  où la multiplicité des possibles se heurte à deux points de vue antagonistes et complémentaires  

Copyright Le Lombard 2018

Une ligne claire simple et détaillée

« Le processus créatif d’Alt-Life est parti des carnets, principalement de dessins automatiques que je remplis le matin, ou le soir avant de dormir, pour m’échauffer. Beaucoup de ces dessins représentaient des corps nus. », m’indique Joseph Falzon. Il poursuit : « Je les avais montrés à Thomas (NDLR : Cadène, le scénariste) avec lequel j’avais déjà travaillé. Il a imaginé une histoire, au départ assez érotique, dans laquelle la réalité virtuelle permettait de mettre en scène un grand nombre de séquences aux décors changeants. Il l’a ensuite retravaillée plusieurs fois, en amenant une vraie réflexion sur la réalité virtuelle, en y mettant plus de fond. »

Joseph enchaîne à propos du style : «Il fallait du simple et du détaillé à la fois pour le dessin. J’ai fait le choix de cette ligne claire simple et froide pour les personnages. En même temps, il s’agissait de montrer une réalité virtuelle troublante de réalisme, ne pas hésiter à aller dans les détails pour les décors. »

A la question de la plus grande difficulté rencontrée lors de son implication dans Alt-Life, Joseph n’hésite pas :  «Dessiner des personnages beaux, ça a été très compliqué. J’aime bien les dessins très chargés, je mettais des traits lourds et nerveux à un certain moment. Thomas m’a laissé une très grande liberté pour les dessins mais il sait aussi très bien ce qu’il veut. Il voulait des personnages beaux alors que je les aime plutôt tordus. Il a été dessinateur. Il me disait « Simplifie, simplifie ». On ne la lui fait pas

Du point de vue de ses inspirations, Joseph cite le Monde d’Edena , ou des classiques tels que le Secret de l’Espadon pour la ligne claire , ou encore Geof Darrow pour les détails.

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Ni optimiste, ni pessimiste, mais problématique

A la question de savoir si la BD est du point de vue de Joseph plutôt optimiste ou pessimiste, il répond, catégorique : « La BD n’apporte pas de solutions. Elle pose un problème. Raison pour laquelle deux personnages sont exposés avec des points de vues différents. Le problème est posé, les personnages le vivent différemment  A la fin, aucun n’a raison. Ils ont deux manières de faire. Les deux ont pris une mauvaise direction et s’aperçoivent qu’ils doivent s’adapter. »

De ces deux personnages, il ne se sent pas forcément plus proche de l’un que de l’autre. Ou alors, de René : « Car il est du genre à se poser des questions et à être moins tête brûlée que Josiane. Une question de caractère. »

Il me demande alors si je me suis sentie personnellement plus proche de l’un des deux. Je lui réponds que j’aimerais relire la BD dans des états émotionnels différents, pour voir si j’ai plus d’affinités avec l’un ou l’autre personnage, précisant que de mon point de vue, René et Josiane peuvent être le yin et le yang de la même personne, à la fois et l’un et l’autre. Penser les deux personnages en termes de complémentarité et non de dualité. Chacun me semble d’ailleurs capable de prendre un mauvais départ, comme les personnages, et de s’adapter ensuite.

Je continue en lui expliquant que je considère Alt-Life comme une BD symboliste, à différents niveaux de lecture selon le vécu et l’état d’émotion de chacun. Par exemple, j’y ai vu la création d’Adam de Michel Ange dès que j’ai aperçu la case où Josiane rentre dans le tableau. Joseph Falzon me confirme qu’il n’y avait en effet pas songé, mais que le parallèle est très vrai puisqu’il s’agit de la rencontre de deux mondes. La peinture prend vie par la simple pensée de Josiane, mais on peut aussi imaginer que c’est cette peinture (donc le monde virtuel dont elle est issue) qui donne vie à Josiane et lui permet de s’épanouir au sein de ce monde virtuel.

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« Un récit d’anticipation à la black mirror »

Joseph considère Alt-life comme de la science-fiction, un récit d’anticipation.

Il m’explique : « Tu prends un truc de la société actuelle, et pousses un peu plus loin. C’est le principe de Black Mirror en fait ». (A ce moment-là, on fait une parenthèse et je raconte à Joseph que Black Mirror a été à l’origine du post-it collé en permanence sur la caméra de mon ordi – je ne spoile pas l’épisode en question mais si vous ne voulez pas que votre vie soit prise en photos ou filmée, puis en possession d’on ne sait qui on ne sait où, je vous invite à faire de même )

Le scénario est une extrapolation de situations contemporaines.

« Les personnages ont accès à tout ce qu’ils veulent. Il y a un trop plein, comme les images et les informations. Thomas l’avait peut-être en tête en le faisant, moi pas forcément. On projette aussi cela dans la BD alors que ça ne parle pas de ça directement. 

Ou encore, on peut y voir #metoo ou #balancetonporc, à l’inverse. Avec le fait que René ne devienne pas un gros porc qui se croit tout permis. »  Je confirme que de la même manière, Josiane est très libérée par rapport à ses fantasmes qu’elle assouvit au gré de ses envies.

Alt-Life aura peut-être fait office de précurseur dans une décennie ou plus, grâce aux évolutions technologiques.

Avant cela, nous pourrons retrouver la suite dans le tome 2 auquel Joseph Falzon et Thomas Cadène travaillent déjà.

Je remercie Joseph Falzon pour son temps et leur souhaite à tous deux de nous faire autant réfléchir dans le tome 2 que dans le tome 1 que j’ai beaucoup apprécié.

Biographie de Joseph Falzon

“Joseph Falzon a suivi des études de bande dessinée à l’institut Saint-Luc de Bruxelles. Il y développe un dessin vivant et fluide, qu’il va faire évoluer au gré des projets. Ainsi, Jours de Cendre, publié en 2010 chez Sarbacane, est un récit muet basé sur l’idée d’une fumée envahissant une ville, qui va permettre à l’auteur d’expérimenter un traitement graphique plus charbonné. Il fait ensuite la connaissance de Thomas Cadène autour de la bédénovella Les Autres Gens, dont il dessine quelques épisodes. Les deux auteurs ne se quitteront plus. En parallèle de quelques reportages pour La Revue Dessinée et TOPO , Falzon réalise les pages intermèdes de Romain et Augustin, un mariage pour tous — un spin-off des Autres Gens. Il y creuse cette fois la texture par la hachure, sans jamais se départir d’un certain naturel. Volontiers protéiforme, il explore ensuite une piste plus épurée pour les besoins d’Alt-Life, formidable récit de S.F., toujours scénarisé par Thomas Cadène. En attendant le prochain défi, la prochaine évolution…”

Source : le Lombard

[usr4] Falzon / Cadène, Alt-Life, Le Lombard, 2018, 184 p. , 19,99 EUR 

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13 Commentaires

  1. 18 avril 2018 / 8 h 54 min

    Pas pour moi je pense :/.

  2. 18 avril 2018 / 9 h 57 min

    Intéressant comme billet, bravo ! Par contre, le dessin me laisse de marbre…

  3. 18 avril 2018 / 13 h 20 min

    Le dessin pique les yeux ! Et cette couverture me fait fuir. Sans même connaître le pitch je me dis que c’est un récit fantastico-onirique qui n’est pas du tout ma tasse de thé.

    • Aurore
      22 avril 2018 / 17 h 33 min

      Comme je disais à Fanny, les couleurs ne sont pas comme telles dans la BD mais donnent ce rendu à cause du format des photos 😉

  4. 18 avril 2018 / 13 h 35 min

    Merci pour cette éclairante chronique-interview Aurore. j’attendais un point de vu extérieur pour me décider.
    La thématiques et ses développements me semblent très intéressants. Maintenant, il reste une ligne claire très (trop ?) épurée à gout. Peut-être devrais-je oublier mes aprioris…
    Merci

    • Aurore
      22 avril 2018 / 17 h 32 min

      J’ai justement aimé cette ligne claire épurée tout en étant détaillée. Tout un programme Jacques!

  5. 18 avril 2018 / 15 h 09 min

    pas fan du tout des dessins :/

  6. 18 avril 2018 / 17 h 23 min

    Je ne sais pas si ça me plairait, mais je note par curiosité.

  7. 18 avril 2018 / 17 h 44 min

    Le traitement des couleurs est assez spécial..

    • Aurore
      22 avril 2018 / 17 h 31 min

      Elles ne sont pas comme telles dans la BD, c’est le format des photos qui donne ce rendu pour info!

  8. 22 avril 2018 / 16 h 08 min

    Ouh là, la SF et moi ça fait 2 ! Je ne suis pas sûre de te suivre sur cet album-là…, désolée !

  9. 25 avril 2018 / 1 h 52 min

    Oh que je n’aime pas le dessin… le thème pourrait me tenter mais j’ai souvent du mal à passer par dessus…

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