Retenez votre souffle en eaux troubles

Retenez votre souffle en eaux troubles

Quand on n’a que la mer

Francine est apnéiste et journaliste. Elle participe à des reportages sous-marins pour des magazines. La mer est son univers de jeu, son calme, sa came. Elle plonge.

Lors de son enquête sur le passé d’un corailleur de renom, Toussaint Recco, assassiné sur son bateau, c’est avec son frère, Thommy, qu’elle commencera une correspondance.

Thommy, jugé pour de multiples meurtres, qui croupit derrière les barreaux. Thommy, ce vieillard à la bonhommie aussi grande que le boniment, qui clame son innocence à qui veut bien l’entendre. Thommy, le représentant de la lignée Recco que l’on dit maudite. Thommy, le Corse que tout le monde connaît. Thommy, celui qui partage la même passion que Francine, la mer.

« A travers Thommy Recco, je vais toucher les confins de l’âme. Thommy est un trou noir. Auréolé d’une lumière fascinante, mais absorbant les étoiles de sa lumière. Il les digère, les étouffe »

D’abord méfiante face à celui que l’on surnomme « Le Monstre », Francine finit vite par faire ce qu’elle a toujours fait de mieux, elle plonge.

Elle explore les fonds de Thommy, qu’ils se fassent bleus ou noirs,

Elle nage dans les recoins de l’âme de ce tueur,

Elle tente d’en extraire le corail le plus pur

A l’aide de son encre.

« Je prolonge mes lectures en prenant soin d’ôter mes oreilles. Et je m’enfonce. Des pages de déclarations, où les mots sont dangereusement teintés d’adolescence charnelle. Je recevais parfois trois courriers par jours. Inconsciemment, je ne retenais que les écrits d’aventures corses et sous-marines. Je lisais le reste avec un sourire pastel. J’ai le défaut du silence. Me taire. Attendre l’épuisement de « l’adversaire ». Dire sans avoir à dire. C’est confortable le silence. Pour l’autre, c’est un désert effroyable, un sable mouvant. Il fait nager ses sentiments vers vous, il s’épuise, il nage fort, il crie, il cherche votre regard. Et vous, vous regardez le dromadaire qui passe derrière lui : « Oh, un dromadaire ! Regarde comme il est joli ! »

Irait-elle jusqu’à se noyer ?

C’est pas l’homme qui prend la mer, c’est la mer qui prend l’homme

Francine Kreiss, l’autrice, est une championne d’apnée. Cette amoureuse des profondeurs n’en est pas à son premier livre. Elle a en effet déjà publié un recueil de photographies sous-marines où nous la retrouvons dans de nombreux spots insolites, toujours sous l’eau.

Copyright Francine Kreiss

Cette fois, ce n’est plus de photos dont il est question pour nous décrire la mer et ses méandres, mais de mots. De mots de l’ordre du thriller parfois, de mots d’humour souvent, avec son langage presque brut de décoffrage de femme forte à qui on ne la fait pas, de mots marins toujours.

Au-delà de la correspondance entre Thommy et Francine que l’on pourrait comparer au duo Clarice Starling/ Hannibal Lecter du Silence des agneaux,

la comparaison qui pourrait nous venir plus naturellement à l’esprit pour le roman est celle des paroles de Renaud : « C’est pas l’homme qui prend la mer, C’est la mer qui prend l’homme ».

La mer, elle a pris Francine Kreiss, et nous a emportés avec elle.

Elle nous a menés sur le littoral de la Corse, et nous a fait écouter l’accent chaleureux de ce Sud particulier. Elle nous a fait frissonner par les meurtres des Recco, mais nous aura dans le même temps bercé par son silence à leur sujet. Elle nous aura fait douter des mensonges de Thommy, tout en nourrissant de ses juteuses langoustes.

Ce récit ne nous raconte pas seulement une histoire, il raconte l’histoire d’une passionnée, qu’elle partage avec nous l’espace de ces 271 pages.

Si vous n’avez pas peur de manquer d’air, retenez votre souffle en eaux troubles avec Francine Kreiss.

(3,5 / 5)Francine Kreiss, Le Squale, Cherche-Midi, 2018, 270 p., 21 EUR 

Suivre:
Partager:

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

error: Content is protected !!