Victime de la justice populaire

Victime de la justice populaire

La descente aux enfers d’un homme sans histoire

Nous assistons, impuissants, à la rapide descente aux enfers de Gustavo, homme bien sous tous rapports, cadré, marié, père de deux enfants. Un homme sans histoire. Jusqu’au matin du 22 mars 2016. Ce jour-là, à 6 heures du matin, on tambourine à la porte. Police. Perquisition. Gustavo, citoyen modèle, répond évidemment aux questions posées. Placement en détention préventive. Motif ? Tentative d’enlèvement sur mineur et homicide volontaire. Pièces à conviction ? La Renault Mégane blanche réparée après qu’il ait roulé sur le père de cette jeune fille, ainsi que la veste en jeans qu’il portait ce jour-là. L’inspecteur en charge du dossier tient son coupable : la victime l’a identifié comme tel. La presse et les réseaux sociaux s’empressent de le clouer su un pilori virtuel : Gustavo est le meurtrier, il doit payer. Sauf que Gustavo ne l’est peut-être pas. Il ne semble d’ailleurs pas avoir de mobile. Sa femme parviendra peut-être à reconstituer un alibi qui tiendra la route. L’espace de quelques heures, en un claquement de doigts, la vie de Gustavo, celle de sa famille, bascule. Que peut faire un homme que la justice blanchit après avoir été la proie de la vindicte populaire ? Comment retourner au travail ? Comment vivre à nouveau lorsque votre nom, votre photo a été diffusée partout en vous traitant de coupable ?

L’affaire Naomi en écho à celle de Gustavo

Si l’affaire Naomi était parue dans la presse quelques mois auparavant Mathieu Menegaux aurait sans doute pu s’en inspirer pour son troisième et dernier roman « Est-ce ainsi que les hommes jugent ? ».

« Insultes au téléphone et menaces. Voici maintenant le quotidien des opérateurs du Samu de Strasbourg, où l’appel à l’aide de Naomi Musenga a été moqué par une opératrice quelques heures avant sa mort en décembre dernier. « Cela fait 48 heures que l’affaire a explosé dans les médias et depuis, la porte est ouverte à tout », regrette Sandrine Cnockaert, secrétaire régionale du syndicat Sud interrogée par France Info. »

Le Parisien, 10 mai 2018

Le destin de l’opératrice du Samu ayant répondu à l’appel de Naomi fait étrangement écho à celle de Gustavo. Alors que j’assistais à la rapide descente aux enfers de ce dernier, que Mathieu Menegaux découpe heure par heure, je m’imaginais le quotidien de cette opératrice depuis la publication dans la presse de l’enregistrement de la tristement célèbre conversation téléphonique entretenue avec Naomi.

J’ai imaginé la presse qui tentait de connaître son identité, son téléphone qui sonnait sûrement sans arrêt depuis, les notifications facebook assassines de ses anciens amis, ainsi que les commentaires haineux sous les articles de journaux en ligne. Je me suis presque étonnée de n’avoir encore vu fleurir une pétition « Pour que l’opératrice soit virée » avec 30 000 signatures sur le réseau social de Mark Zuckeberg. Le sort d’une dame jetée en pâture, dont la vie a basculé en quelques heures, même si elle est un jour innocentée par la justice.

La justesse d’écriture de Mathieu Menegaux

Tout comme Gustavo, qui vit la joie facile de la police de désigner un coupable, qui vit la presse devant chez lui, qui vit la désignation par la victime, qui vit d’autres honnêtes citoyens, comme lui, se substituer à la justice. Et c’est là toute la justesse de l’écriture de Mathieu Menegaux. Ses écrits vous font réfléchir, ils vous mettent mal à l’aise. Ils repensent les notions de juge et de justice, ou encore de morale et de droit.

Je me suis demandé combien allaient faire le rapprochement entre ces deux histoires, entre Gustavo et cette opératrice, ou au contraire penser « Ha mais non c’est pas pareil, cette femme a commis une faute professionnelle ». Je leur répondrais « Peut-être, je n’en sais rien, et vous non plus d’ailleurs. L’affaire est entre les mains de la justice, c’est à elle de trancher, ni à vous, ni à moi ».

Je leur offrirais le livre de Mathieu, pour éviter que la justice populaire ne tranche et préjuge, je tenterais de réduire le nombre de ses victimes silencieuses. Car la justice populaire est facile, rapide, et indélébile. 

A lire absolument!

(4 / 5) Mathieu Menegaux, Est-ce ainsi que les hommes jugent ?, Grasset, 2018, 234 p., 18 EUR

 

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