Le viol en héritage

Le viol en héritage

Une souffrance trop forte pour la nommer

Marie et Laurent, heureux couple de trentenaires qui tentent d’avoir un enfant. Un soir, le directeur de la banque où elle travaille la ramène en voiture. Dans un parking, il la viole. Désorientée, elle rentre chez elle. Prend une douche. Décide de se taire. Elle ne dira rien à son mari et la vie continuera comme avant. Quelques semaines plus tard, la positivité du test de grossesse la rappelle à son traumatisme dont la violence et la douleur la conduira à tenter de tuer son fils et son mari.

Elle pense que c’est mieux comme ça et que de toute façon si elle voulait lui avouer, elle ne pourrait pas trouver la bonne façon de le faire. Il la regarderait toujours différemment, plus seulement comme sa femme, mais comme la victime, la femme qui s’est fait violer, sodomiser en premier par un autre sexe que le sien.

La douleur décortiquée

Le roman commence par la scène de crime. La famille autour de la table du repas, Thomas et Marie empoisonnés, Laurent seul rescapé de ce matricide suicidaire. Le décor est planté : le lecteur connaît l’issue de cette histoire, il souhaite maintenant comprendre les motivations de cette mère et épouse devenue une criminelle. Au fil des pages, la douleur prend forme, elle s’explique, se contorsionne dans l’esprit de Marie, transpire à travers les pores de la peau de ce fils qu’elle se persuade être celui du viol. Son dégoût transparaît dans chacun de ces actes : le viol la transforme en monstre.

Du meurtre à l’amour, du sperme au sang, du désir à la mort, c’est bien la chair qui l’emporte.

Il n’avait existé qu’un seul drame dans la vie de Marie, suffisamment fort pour passer à l’acte

Inès Bayard réussit à garder son lecteur en haleine jusqu’à la toute dernière phrase. Une lecture en apnée dont j’ai apprécié le discours indirect et les phrases courtes, soulignant l’urgence de la situation de détresse de Marie. Un coup de coeur de cette rentrée littéraire!

Je me suis tue

Un bémol vient malgré tout ternir quelque peu le tableau de ce roman. Difficile de ne pas penser à Je me suis tue de Mathieu Ménégaux, publié antérieurement à celui d’Inès Bayard. En effet, les deux histoires traitent étrangement du même sujet : le viol d’une jeune femme heureuse en couple, tentant de concevoir un enfant avec son époux, qui accouche de l’enfant supposé de ce viol et finit par le tuer.

Je voulais comparer les deux ouvrages afin de me faire ma propre opinion sur le sujet. J’ai mis du temps à écrire cette chronique pour cette raison. L’honnêteté intellectuelle m’obligeait à prendre position et à ne passer sous silence ces similitudes. Bien qu’elles puissent être troublantes, par exemple dans le passage relatif au test ADN de chacun des deux romans, je ne suis pas en mesure, ni personne d’autre excepté Ines Bayard, d’indiquer si cette dernière s’est inspirée ou non du roman de Mathieu Ménegaux pour la rédaction du sien. Car malgré les similitudes dans l’histoire, la façon de traiter le sujet est différente : là où Mathieu Ménegaux utilise l’approche judiciaire chère à ses romans, Inès Bayard souligne plutôt l’approche psychologique de la descente aux enfers du personnage principal. Un point de départ similaire pour deux chemins empruntés à mon sens différemment donc.

Etant donné notre incapacité à tous de déterminer s’il y a inspiration ou pas, je ne peux que vous recommander de lire Le malheur du bas, si vous lisez également Je me suis tue. Ne lisez pas l’un sans l’autre, voici mon conseil.

 

(4 / 5) Inès Bayard, Le malheur du bas, Albin Michel, 2018, 18,50 EUR, 268 p.

(3,5 / 5) Mathieu Menegaux, Je me suis tue, Grasset, 2015, 15,50 EUR

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